Gabriela Adameşteanu, La Rencontre, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Non Lieu, 2026
Si l’on ne considérait que son sujet, on pourrait s’attendre à un roman déprimant. Sous la plume de Gabriela Adameşteanu, il n’en est rien. Écrit en plusieurs étapes, entre 1985 et 2013, La Rencontre multiplie les voix, les registres, les points de vue, et cette variété, pleine d’enseignements historiques, sociologiques et psychologiques, procure un vrai bonheur de lecture.
Le sujet, donc. Traian Manu, célèbre universitaire, qui vit en Italie depuis quarante ans, retourne en Roumanie, le pays qu’il a fui, pour quelques jours à l’occasion d’une conférence. Cela se passe sans les années 1980, période d’intense activité de la trop fameuse Securitate, de pénurie absolue pour la population, conséquemment de méfiance mutuelle entre les citoyens. Dans ce contexte, Traian est attendu comme le Messie ou comme un traitre, selon les points de vue, et il est rigoureusement surveillé pour des raisons divergentes : espionné dans ses activités et ses déplacements, ou tenu de près pour des demandes matérielles diverses, des médicaments, des faveurs saugrenues auxquelles il est bien incapable de répondre. Déceptions de part et d’autre, d’autant que Traian ne retrouve pas celle que jadis il a aimée et qui est morte, et qu’il ne reconnaît pas ceux qui prétendent être de sa famille.
Il ne s’agit cependant pas du simple retour décevant dans un pays natal totalitaire. « Leur pays, le leur. Pas le sien, non. Ce pays qui fut le nôtre et qui n’est plus à personne… ». Le fil conducteur (si l’on peut dire) est un trajet en voiture vers Rome que Traian fait avec sa femme Christa, qui est au volant. À mesure que le trajet avance, avec les souvenirs du mari alternent ceux de l’épouse, d’origine allemande, qui se souvient de la période nazie dans son pays, de la rencontre « sur la Haupstrasse » avec la voiture du führer saluant « le bras tendu », de la disparition de son père, des bombardements alliés… Quant au « professeur » Traian, il semble s’être pris au piège d’une nostalgie d’où ses quinze jours passés de « l’Autre Côté », dans son pays de naissance, l’ont fait revenir : « Dans mes rêves, je retrouvais toujours les gens qui avaient compté pour moi et, jusqu’à ce voyage, je n’ai jamais pu croire qu’ils n’étaient plus là. Maintenant, oui, maintenant seulement, depuis ces deux semaines, les visages que j’avais conservés dans ma mémoire, intacts, pendant près d’un demi-siècle, ont été irrémédiablement détruits… Si j’y avais réfléchi de manière rationnelle, j’aurais accepté que mes chances de les revoir étaient faibles, une simple opération de logique, d’arithmétique, aurait suffi, mesurer le temps écoulé depuis mon départ, j’aurais bien vu qu’ils n’avaient guère de chances de survivre, les pauvres, la vie là-bas est tellement dure… Faites le compte vous-mêmes… » Et pour les nouveaux, il était un inconnu, un homme venu d’un pays où tout est possible, un homme qui peut répondre à toutes leurs demandes.
Cela dit, le roman de Gabriela Adameşteanu n’est pas qu’une histoire de souvenirs, de retours et de nostalgie. C’est une vaste scène de théâtre où se mêlent, se croisent, se quittent, se retrouvent, se côtoient toutes sortes de personnages qui sont autant de figures de « la condition humaine » (pour reprendre l’expression de la quatrième de couverture) : les protagonistes, Traian et Christa, mais aussi les espions, ces « sécuristes » aussi bornés qu’incultes, qui doivent obéir au « plan d’action » et fournir des rapports odieux et absurdes sur ceux qu’ils surveillent, tout en se lançant mutuellement leur ignorance à la figure : « Dis voir, t’étais où en 1956, quand y a eu l’alphabétisation obligatoire ? T’as quand même du mal à lire, mon vieux ! T’as pas suivi les cours, c’est ça, hein ? Eh, la culture, l’enseignement idéologique, faut forcer pour que ça rentre ! Toi t’as pas voulu et regarde ce que t’es devenu ! Mais quand il s’agit de chouiner à droite à gauche que je devrais t’augmenter, là, pas de problème, hein, tu te démerdes ! Quoi, tu crois que je sais pas tout ce qui sort de ta bouche ? Et t’es même pas foutu de lire ce qu’y a d’écrit là-dessus ? » Autres scènes comiques, les répliques échangées à toute vitesse entre les personnages qui attendent ou accompagnent Traian – théâtre de l’absurde dans le style de celui de Ionesco, mais se situant dans le cadre réaliste de la Roumanie communiste, celle des queues devant les magasins et de l’espoir déçu. Et il y a ce jeune garçon, Daniel, vague neveu de Traian, qui voudrait l’aborder mais qui n’ose pas, qui attend un regard qui ne vient pas, qui attend de se confondre avec lui : « Oui, être lui, tel que je l’ai vu le premier jour, avec les lunettes stylées et la tenue carrément cool, le vieux, et tous les autres accrochés à ses basques, les filles, les sécuristes, les petits trafiquants, les croque-morts, et les poches sur les manches, et la barbe impeccable, qui sentait l’After Shave Tabac Original, oui, à ce moment-là, je mourais d’envie d’être lui ! ». La rencontre n’aura pas lieu…
Traian n’est pas seulement Traian Manu, éminent biologiste, il est à la fois modèle et repoussoir, perspicace et somnolent, vif et en fin de vie, homme du passé et du présent, veillé par une Christa qui se soucie de lui tout en charriant son propre passé, harcelé par tous les échantillons possibles du genre humain, bienveillants ou malveillants, intrusifs ou timides, repoussants ou séduisants. Tout cela donne un ensemble pathético-comique, une comédie humaine où l’humour n’est jamais loin du tragique, où la satire n’est jamais loin de l’introspection. Un roman antidépresseur, un roman de « vies en série » (titre de l’un des chapitres), un roman de la diversité, un vrai beau roman.
Jean-Pierre Longre
Les éditions Non Lieu viennent aussi de publier Trajectoires de l'exil, de Petre Raileanu et Giovanni Rotitori.
"Les multiples dimensions de l'exil sont explorées à travers les itinéraires d'écrivains roumains ayant choisi de s'exprimer en langue française. La première partie offre une galerie de portraits d'auteurs majeurs du XXe siècle, retraçant le rôle fondateur du français dans leur parcours. La seconde approfondit les enjeux philosophiques de l'exil dans une approche intertextuelle et psychanalytique."
Les écrivains étudiés sont Emil Cioran, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco, Ilarie Voronca, Paul Celan, Tristan Tzara, Panaït Istrati, Isidore Isou et Gherasim Luca.
Mircea Cărtărescu
Bogdan-Alexandru Stanescu
Daniela Ratiu
Cătălin Mihuleac
Mircea Eliade
Benjamin Fondane
Dumitru Tsepeneag, Mise en scène, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L., 2024
Constantin Acosmei, Le Jouet du mort, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, éditions Marguerite Waknine, coll. Les cahiers de curiosités, 2024
Alina Şerban, La Grande Honte, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, éditions L’espace d’un instant, 2024
Ainsi parlait / Aşa grăit-a
Les morceaux ici choisis et dûment référencés à la fin du volume sont une excellente approche de l’universalité des préoccupations, du style et du génie d’Eminescu. Vers ou prose, ces brefs fragments abordent, dans le style ramassé de l’aphorisme, tous les thèmes qui fondent la littérature et la philosophie, l’existence et l’essence. « Qu’est-ce à la fin que l’amour ? Du rêve et des apparences, / Des habits étincelants dont revêtir les souffrances. » Évidemment, l’art et la poésie sont mis en avant, car « Un homme médiocre pourra faire un grand politicien, dans certaines circonstances, mais il ne deviendra jamais un grand poète, sous aucune circonstance. » – et le propos satirique alterne ou se marie avec l’expression du désespoir : « Rien ne démoralise plus un peuple que de voir ériger la nullité et le manque de culture au titre de mérites. » Le poète peut-il réunir tous les états d’esprit ? Réponse : « L’homme mélancolique pleure, l’homme joyeux rit, tandis que celui qui est né avec un caractère inaltérable et des prédispositions au scepticisme sifflote. » Et, pas complètement inattendu : « Comme une sorte de refuge face aux nombreux inconvénients de la vie, Dieu dans sa haute bienveillance a donné à l’être humain le rire, avec toute sa gamme, depuis le sourire ironique jusqu’à l’éclat homérique. »
Cioran, Manie épistolaire, Lettres choisies 1930-1991, édition établie par Nicolas Cavaillès, Gallimard, 2024
Gabriela Adameşteanu, Fontaine de Trevi, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Gallimard, « Du monde entier », 2022
Gabriela Adameşteanu, Fontaine de Trevi, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Gallimard, “Du monde entier », 2022
Christine Colonna-Cesari, Maruca Cantacuzino Enesco Princesse rebelle, Editions Piatnitsa
Smaranda Lupu, Dictionnaire des 100 mots roumains les plus fréquents, 2022
Norman Manea, Le retour du hooligan,
Nicoleta Esinencu, L'Évangile selon Marie – Trilogie, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, L’Arche, 2021
Oana Lohan, Mars violet, Les éditions du chemin de fer, 2021
Florina Ilis, Le livre des nombres, traduit du roumain par Marily Le Nir, Éditions des Syrtes, 2021
Matei Calinescu, La Vie et les opinions de Zacharias Lichter, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, préface de Thomas Pavel traduite de l’anglais par Scari Kaiser, Circé, 2020
Cioran, Divagations, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Arcades Gallimard, 2019
Simultanément, paraît chez le même éditeur un autre ouvrage de Cioran :
Gabriela Adameşteanu, Les Années romantiques, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, préface de Jean-Yves Potel, éditions Non Lieu, 2019

Parmi les grands, figure en bonne place le Prix Nobel de Littérature 2009,